Marion Bénard Par Camille Paulhan - mai 2013


Il faut sans doute se méfier de ce que l’on voit en premier des oeuvres de Marion Bénard : des aquarelles légères, des ours mélancoliques, des éléphants qui vacillent. Je me souviens avoir vu Henry-Claude Cousseau dire à la jeune artiste lors de sa présentation de diplôme, avec un grand sourire : « Oh, vous devez beaucoup aimer les animaux ». La réponse fut bien entendu déconcertante.
Dans le travail de Marion Bénard, les animaux sont avant tout métaphoriques. Nulle mièvrerie, aucune admiration mimétique de la grandeur ou de la décadence des animaux chez elle. Au contraire, c’est l’humain qui transpire de toutes ses représentations, un humain semblable aux animaux décrits par Roger Caillois dans Le mimétisme animal (1963), sorte de personnage caméléon s’adaptant par ses vêtements, sa posture et ses modes de communication à la société qui l’environne. Dans les coupures de presse qu’elle compile et collectionne, des enfants japonais se protègent la tête de tremblements de terre potentiels avec d’étranges chapeaux ; une femme arbore un couvre-chef aux oreilles d’âne ; des personnages vêtus de tubes bicolores s’invectivent du doigt.


Dans le familier se niche toujours l’étrange : Marion Bénard présente ainsi lors d’une exposition Chaussures bleues (2012), une installation où un homme aux cheveux grisonnants, vêtu d’un de ces costumes gris indifférenciés, porte d’éclatantes chaussures bleues. Dans ses mains, une aquarelle le représentant, chaussures bleues aux pieds. Que l’on ne se méprenne pas : il ne s’agit pas là d’une sculpture réaliste, mais bel et bien d’un véritable quinquagénaire, aux lunettes carrées et à la cravate bleu foncé bien repassée. Nulle gravité dans cette exhibition, mais une absurdité douce-amère : l’homme devient une créature vivante que l’on observe, et qui vous scrute également. Assis sur sa chaise, ce gardien de salle ne fait pas que de la figuration.


À ses côtés, de nombreuses sculptures de l’artiste présentent des animaux que l’on dirait naturalisés. Ces dernières années, l’animal empaillé est devenu un gimmick tout à fait fascinant de l’art contemporain : toutefois, il serait malaisé de dire que Marion Bénard se situe dans cette lignée admirative et nostalgique de la maison Deyrolle. Il suffit de regarder un instant le renard de son Game over (2012), cousu et recousu à l’aide d’étoles trouvées dans des friperies, et dont les pattes coupées rappellent leur absence sur ces accessoires de mode. Le canidé hybride côtoie la peau d’ours de Je reviens de suite (2012) : mais là encore, il s’agit d’un manteau de fourrure tout à fait domestiqué qui grime une peau que l’on imagine ôtée par la bête de cirque à la fin du spectacle, comme on se démaquille ou que l’on retire son bonnet. Dans Halifax Rabbit, l’animal est bien réel, mais sans cohérence aucune : encore empaquetés dans les sachets en plastique dans lesquels ils sont vendus comme accessoires pour la pêche, ces fragments de corps (crinière, queue, oreilles...) sont accrochés sur une sorte de prototype de lapin en bois, plus proche du billot que du soyeux animal domestique.
Il y a chez Marion Bénard une esthétique du fragment toute particulière. L’animal y est souvent représenté par des petits bouts : ce sont par exemple les pattes en céramique d’un animal indéterminé dans Fers en l’air (2009) dont la position rappelle paradoxalement celle de la tortue ou du scarabée coincée sur le dos. Dans ses grands dessins d’insectes, ce que j’avais pris à tort pour des marelles anodines de cour de récréation sont des numéros grimant les schémas séparant, pour l’équarrissage, les bonnes parties de celles à supprimer. Un autre dessin (Mouvement 1, 2010) montre un troupeau de moutons marqués de bleu, d’où n’émerge aucun corps complet, seules de vagues têtes et bouclettes qui semblent s’étendre au fond gris qui les entoure. Des meutes de loup tourbillonnent dans d’autres travaux, laissant disparaître l’individu au profit d’un collectif étouffant (Mouvement 3 et 4, 2012). Des vaches sans corps, la tête prise dans un cornadis qui se détache sur un fond sombre, laissent entrapercevoir une tête différente : un ours brun, pris dans les même mécanismes de soumission à l’appareil oppressif.


Une autre forme de domination se déploie dans les nombreuses aquarelles de l’artiste : caniches rhabillés, à col roulé ou déguisés en arlequins, lapins obèses exhibés par des fermiers hilares dans des foires, animaux sauvages à moitié domestiqués... Mais que l’on ne s’y trompe pas : Marion Bénard ne tient pas de discours moralisateur qui viserait à défendre une pureté intrinsèque à l’animal. Tout n’est encore question que de métaphore. Ainsi, je veux croire que ses innombrables portraits d’animaux indécis, flageolant, sont des portraits déguisés du spectateur. Qui a jamais vu un ibis maladroit s’empêtrer dans ses propres pattes ? Ou un ours blanc masquer ses yeux avec ses pattes pour ne pas voir ce qui l’entoure ? Assurément, les oeuvres de Marion Bénard dérangent : et ce qu’elles cachent, derrière les couleurs pastel de ses aquarelles et l’aspect ludique de ses installations, n’est pas très aimable.